Dans chaque société s’élabore une mise en scène de la différence des sexes. C'est une théâtralisation de la sexualité, qui se structure dans les relations interpersonnelles comme sur le plan social en s'articulant en permanence au sein d'une vaste trame culturelle faites de normes, de rôles attendus et prescrits, de stéréotypes, de représentations, de mythes et de croyances.
Les discours sur la sexualité, les jugements de valeurs, le sens commun, la perception de ce qui est naturel ou ne l'est pas, de ce qui est normal ou non, les règles formelles de droits, les dispositifs d'incitation économique (politiques de natalité, prestations sociales) et bien entendu encore les considérations relatives aux conduites et aux choix sexuels (hétérosexualité, homosexualités), voilà les multiples aspects constitutifs d'un environnement à produire le genre.
Le genre est la façade la plus visible, et la plus intime, de cette mise en scène. Sa production, en tant que catégorie mentale et imaginaire peut s'appréhender selon quatre propositions :
1°) le genre ne peut être considéré exactement comme une pure construction sociale, au sens où il existe un processus d'étayage sur la différence anatomique des sexes. Mais, la base somatique ne forme pas le symbole, ne confère pas de sens.
2°) Le genre apparaît alors fondamentalement performatif.
3°) Le genre est institué par un système patriarcal de domination masculine que nous préférons définir comme système de domination androcentrique.
4°) l'origine de ces systèmes est à rechercher dans la déclinaison d'une dominance globale.
Ce faisant, est-il envisageable de « déconstruire le genre », voire de « l'abolir » ?
L'étayage sur la différence anatomique des sexes
La trame culturelle qui conditionne les relations entre les sexes, se construit et se régénère en s'adossant aux différences réelles (différences anatomiques des sexes), de la même manière que l'ensemble de la société s'appuie sur la nature. Il existe des hommes et des femmes, des êtres mâles et femelles… La société doit tenir compte de cette partition première. Ce tenir compte, comme l’écrit Cornélius Castoriadis, a lieu dans et par une transformation du fait naturel d’être-mâle et d’être-femelle en signification imaginaire sociale « d’être-homme » ou « d’être-femme », laquelle renvoie « au magma de toutes les significations imaginaires de la société considérée ». Mais, ce n'est pas à partir du fait naturel, partout et toujours le même, que peuvent être déduites, dérivées ou produites ces transformations, avec à chaque fois leur teneur spécifique (C. Castoriadis, 1975).
Le fait naturel pose un cadre. Il ne détermine pas ce que va être le travail de symbolisation et d’élaboration des représentations. Il fournit des butées ou des limites (mouvantes) à l’institution de l’imaginaire social. Il offre des voies, plus ou moins tortueuses, plus ou moins directes. L’humain « improvise » avec ces premiers matériaux qui se présentent à lui. Il en conclut des analogies simples ou en fait une lecture relativisée et complexe.
Lorsque des valeurs, des qualités, des traits de caractère « spécifiquement féminins » ou « spécifiquement masculins » sont imaginés en regard des caractéristiques anatomiques, les corps sont liés dans un ordre cosmique cohérent. Un agencement est réalisé. Sur la base du couple pénétrant - pénétré, deux monopoles sont attribuables : celui de l’activité aux hommes, de la passivité aux femmes. Avec, au final, le penser d’un rapport dominant-dominé-e… La grossesse, l’accouchement et la lactation interrogent l’homme sur son rôle dans la procréation. Il peut en déduire que ces femmes qui « donnent la vie » sont « logiquement » destinées à s’occuper en priorité des enfants. Il est invité à affirmer sa virilité par la conquête du dehors, des espaces inconnus, par les chemins aventuriers. Si l'individu est incité, ne serait-ce que par le format biologique, à suivre ces cheminements (nous pourrions dire qu'il s'agit de la voie de la facilité), rien ne le programme pour s'y conformer absolument.
La performativité du genre
L'étayage de la mise en scène de genre sur l'anatomique (et la manière dont il s'opère) se complexifie si l'on veut bien prendre en compte l'hypothèse selon laquelle le genre précéderait le sexe.
Comme l’écrit M.-C. Hurtig, les stéréotypes peuvent créer des différences entre sexes qui finissent par être réelles et donc réellement observables (M.-C. Hurtig, 2005). La culture peut influer sur les corps et leurs usages. C’est ce processus qui doit être questionné. En effet, « l’évidence anatomique » de la différence génitale est elle-même vue au travers d'un imaginaire du masculin et du féminin qui affecte jusqu’à la perception des corps (Delphy, 2001, Laqueur, 1992). Par exemple, si la gestation est féminine, ce n’est pas nier la différence biologique que de prêter attention au travail symbolique qui donne une importance fondamentale à cette singularité (Héritier, 1996 ; Fraisse, 1996). Comme le souligne T. Carver (2000), l’association de la reproduction à la femme est une construction sociale discutable et c’est parce que la gestation est vue au travers d’une grille de lecture genrée, qu’elle apparaît non plus comme une propriété mais comme une qualité, socialisable et socialisée du sexe féminin. Au point que la femme n’a plus le choix de son destin. P. Tabet montre comment, dans certaines sociétés, la capacité reproductive des femmes a fait l’objet d’une appropriation et d’un contrôle social par les hommes : dressage des femmes au coït par des techniques telles que le viol collectif, devoir conjugal, infanticide des filles afin de diminuer le temps perdu à l’allaitement, etc. (P. Tabet, 1998).
Les catégories de sexe ne constituent donc pas des « en-soi séparés ». C’est le rapport social de sexe qui produit et reproduit continûment les catégories de sexe, c’est le rapport social qui est lui-même un processus de catégorisation (Mathieu, 1991 ; Anne-Marie Devreux, 2000). Ou, pour reprendre la formule de Michel Foucault, ce n’est pas le Minotaure qui crée le labyrinthe, c’est l’inverse (M. Foucault, 1994).
Somme toute, si le genre précède le sexe, c’est parce qu'il se révèle performatif, c'est-à-dire qu'il fait exister une proposition par le fait de l'énoncer. Assujetti-es au genre dans lequel le langage les désigne, hommes et femmes énoncent leur propre catégorisation et la rendent effective. La fonction performative du langage produit rétroactivement l'illusion d'un « noyau interne », d'une essence ou d'une disposition masculine ou féminine (P. Mercader, 2005). Je me pense homme ou femme, je ressens même cette appartenance « au plus profond de moi », parce que ma culture, avec sa trame discursive propre, m'a auparavant conduit à me penser homme ou femme.
La matrice du genre : un système de domination androcentrique
Les catégories mentales du genre, de la féminité et de la masculinité, tout comme les rôles et statuts sexués qui s’élaborent sur le plan social, en s’indexant à ces catégories sur la base d’asso-ciations symboliques (« Femme-Nature », « Homme-Culture »…), ne sont jamais, comme nous venons de le voir, symétriques. L’existence d’un système social dominé par le masculin fait que la référence à une catégorie de la domination masculine s’impose. L'utilisation du concept de genre ne se réduit donc pas à l'observation de « rôles de sexe » : il implique une dimension explicative, pour mettre en évidence la manifestation d'une construction sociale, articulée, ancrée dans des relations de pouvoir et une hiérarchisation des positions sociales, avec son cortège de privilèges, d'inégalités des droits, de discriminations.
Mais, dans la domination masculine, s'agit-il finalement de voir une domination du « groupe des hommes » sur le « groupe des femmes » ? De qualifier l’ensemble des hommes de « dominants » et l’ensemble des femmes de « dominées » ? Une telle démarche ne relèverait-elle pas plus de l’idéologie, via une lecture réductrice des rapports de sexe ? Dans quelle mesure pourrions-nous qualifier ce système de patriarcal et selon quelle acception de cette notion ? Si elle est employée dans le but d’affirmer l’existence d’une ligne de fracture ou de « démarcation » entre les tenants du pouvoir et les sujets privés de tout pouvoir, nous pouvons douter de sa pertinence.
D’abord, hommes et femmes, les un-es comme les autres, vivent sous l’emprise des schémas de genre. Le genre me dicte un rôle, des attitudes, une gestuelle, une parole. Chaque expression de « féminité » est un dérapage auquel répondra une sanction (aux multiples formes possibles). Si homme je suis, on attend de moi que je me comporte comme tel. Ce « on » n’est pas uniquement le mâle viril, paternel, « accompli ». Ce sont des femmes, qui ont intériorisé ce modèle. Les propos et attitudes visant à la disqualification de l'homme fragile ou au rejet de « l'homo » ne sont pas l'apanage des hommes. Certain-e-s répondront : sans aucun doute… Il n’en reste pas moins que chaque homme peut bénéficier des avantages de ce système fait par eux et pour eux. N’en déplaise aux nouveaux adeptes de l’antiféminisme, le nombre d’hommes battus, harcelés dans la rue, moins bien payés à qualification égale, est quantité négligeable en comparaison du nombre de femmes victimes de ces violences ! Certes. Il est tout autant exact que l’inscription dans un statut social, à un moment donné, ne permet pas d’en déduire l’adhésion des individus aux rôles prescrits, ni leurs stratégies d’acteurs visant à pérenniser de telles situations ou à les faire évoluer dans un sens égalitaire. Il est tout aussi vrai que les relations de pouvoir sexuées ne se jouent pas seulement entre hommes et femmes, mais également, et avec grande intensité, entre les hommes et entre les femmes. La société androcentrique est bâtie sur un processus de hiérarchisation où c’est le mâle dominant qui dicte ses règles, explicitement ou implicitement. Chacun reproduira l’oppression subie sur l’autre. Dans ce jeu cruel, c’est une minorité d’hommes qui va concentrer la plus grande part des bénéfices comme elle monopolise les postes à responsabilité, les profits économiques, le prestige culturel… L’adhésion à l’idée de la supériorité masculine, proposée à tous les hommes, est un marché de dupes. C’est en ce sens que nous ne pouvons parler de « classes de sexe » par analogie avec les oppositions d’intérêts entre classes sociales. Comme le précisent C. Guionnet et E. Neveu, la domination masculine est moins une domination – rapport hiérarchique au sens Weberien (chance pour un ordre donné d’être obéi) qu’une domination système, au sens probabiliste et statistique de résultats d’un ensemble de mécanismes sociaux qui concourent à créer un complexe d’avantages, de primautés masculines (C. Guionnet et E. Neveu, 2004).
Questionnement sur l'origine de la domination masculine
Si les facteurs psychologiques, relatifs aux angoisses et aux peurs de l’homme vis-à-vis des femmes, semblent peser lourdement dans l’émergence de la domination masculine (et le fait qu’elle perdure aujourd’hui, y compris dans les sociétés qui ont aboli quasi totalement les discriminations légales), rien ne permet d’affirmer qu’ils constituent une explication suffisante et qu’ils soient les seuls éléments à rentrer en ligne de compte. Que les hommes aient une propension à avoir peur des femmes, qu’ils construisent leur identité plus difficilement, qu’ils revivent leur lien maternel tout au long de leur vie ou qu’ils craignent de devenir impuissants est une chose. Cela ne signifie pas qu’ils soient des dominateurs nés, incapables de vivre des rapports égalitaires, incapables de vouloir et d’assumer d’autres rôles (« maternants » par exemple). Une partie de la réalité sociologique de notre époque nous prouve l’inverse. La seule recherche de ce qui serait une psychogenèse de la domination masculine et du patriarcat ne peut nous satisfaire.
Selon nous, la domination masculine n’est pas née simplement et uniquement de facteurs intrinsèques aux relations hommes – femmes, et aux jeux des représentations subjectives et réciproques de l’un vis-à-vis de l’autre, mais dans le cadre d’un édifice aux multiples facettes culturelles, politiques et économiques.
Nous avons évoqué les enjeux politiques d’Etat par rapport à la natalité, les conflits entre groupes humains qui auraient joué en défaveur des femmes, par l’instauration du rôle de guerrier, la transformation du sexe en récompense des actes de guerre, conduisant à une séparation radicale entre le groupe des hommes et celui des femmes.
Dans une approche similaire, la domination masculine pourrait être lue comme la déclinaison d’une domination plus globale, dans des sociétés basées sur des rapports de violence sociale, d’autori-tarisme, d’oppression politique et d'exploitation économique. Ce n’est donc pas parce qu’une société ne reconnaîtrait pas les femmes qu’elle serait moins « solidaire » (contrairement à ce qu’ont pu supposer certaines tendances du mouvement féministe). C’est la carence de solidarité, le faible degré de coopération et d’entraide, qui favoriseraient le développement d’une domination masculine.
Il demeure une interrogation, pour le moins importante : si, dans cette logique de parallélisme des formes, la suprématie d'un « sexe » devait s'établir, pourquoi les femmes furent-elles les grandes perdantes de l'histoire ? Pourquoi un matriarcat ne s'est-il pas imposé ? Le matriarcat se révèle être, au contraire, un mythe.
Au XIXe siècle, Johann Bachofen soutient l'idée d'un stade préhistorique où le pouvoir, non seulement domestique, mais politique, était détenu par les femmes. En 1851, Lewis H. Morgan, ethnologue, expliquait que chez les Iroquois, l'appartenance à un clan était donné par sa mère, et que cela expliquait du même coup que les femmes iroquoises bénéficiaient de privilèges importants. Mais dès 1915, William H. Rivers contestait la notion de droit maternel, en montrant qu'il n'y avait pas de lien entre le régime de filiation et la position occupée par la mère dans le foyer et, à fortiori, par les femmes dans la société toute entière. Une autre interprétation des organisations sociales, fondée sur le mariage comme relation d'échange, vint contrecarrer encore plus l'hypothèse du matriarcat. Dans un monde où, comme l'écrit Claude Levi-Strauss, le mariage établit une relation « entre deux groupes d'hommes », où la femme figure comme « un des objets de l'échange », l'éventualité d'un renversement global des positions respectives des sexes semblait d'autant moins probable (cf. Revue Sciences Humaines, Hors Série N°4, nov-dec. 2005). Catherine Vidal souligne que l'idée d'un matriarcat originel resurgit dans les années soixante et soixante-dix avec l'émergence d'une anthropologie féministe. Il semble alors que certaines variables, comme la « simplicité » des structures sociales, ont bien une influence sur l'organisation des relations de sexe. Gerda Lerner (The Creation of Patriarchy, 1986) constate que les sociétés les plus simples sont aussi les plus égalitaires y compris sur le plan des sexes. Cependant, l'évocation de ce temps originel dominé par les femmes est manifestement le produit de fantasmes masculins : que ce soit autour du bassin méditerranéen ou en Nouvelle-Guinée, le mythe raconte que les femmes, qui inventent tout, même les outils et les armes, se montrent incapables de maintenir une harmonie avec les forces de la Nature, entre la vie et la mort. Alors, « les hommes ont pris les choses en main, rétablissant l'équilibre avec le cosmos » (Pascal Picq, 2006). La plus grande intensité de la peur des hommes vis-à-vis des femmes aurait suffit à fournir un avantage immédiat et décisif au patriarcat.
En d'autres termes, l'histoire de la domination masculine serait donc le produit d'une interaction entre les dynamiques sociales induites par les rapports de pouvoir, d'autorité et d'exploitation – une déclinaison de la dominance – et des facteurs psychologiques, eux-mêmes étayés sur la différence des sexes et favorisant l'émergence de représentations et de comportements andro-centriques. Tout cela à la fois.
Déconstruire... et « abolir le genre » ?
Puisque le genre apparaît comme une construction sociale et un processus de naturalisation de différences produites par la culture, il devient envisageable de le déconstruire. Qu'est-ce que cette déconstruction peut-elle signifier ? Une redéfinition, une redistribution, une diversification des rôles possibles ou une abolition pure et simple ?
Deux objections sont généralement formulées dès que l'on évoque cette problématique. D'abord, le phénomène de ségrégation, entre le groupe des femmes et le groupe des hommes, serait une constante historique et un fait universel. Ensuite, et sans la partition des rôles entre « hommes » et « femmes », sans une référence à la masculinité et à la féminité, les individus seraient privés d'une boussole pychologiquement vitale.
Comme le note E. Badinter, même dans une société où la différenciation sexuelle est la moins marquée du monde, à Tahiti, garçons et filles cessent de jouer ensemble vers la préadolescence (E. Badinter, 1986). Elle en conclut que la ségrégation masculin/ féminin est une donnée élémentaire et incontournable du processus de construction identitaire de l’enfant. Le genre est utilisé pour comprendre le monde et pour se comprendre : l’enfant apprend à classer gens et objets en deux groupes, l’un semblable à lui, l’autre opposé, et c’est par là qu’il pourra élaborer une identité sexuée. Par conséquent, ce phénomène émanerait d’un besoin de l’enfant, d’une nécessité archaïque attachée au processus d’identification-différenciation : le père et la mère peuvent travailler tous les deux, faire le même métier, partager parfaitement les tâches domestiques, l'enfant éprouvera toujours le besoin de trouver un critère de distinction entre les deux, afin de pouvoir se différencier de l'un et s'identifier à l'autre. Ensuite, cela n'empêcherait pas les hommes, une fois adultes et après ce long détour de l'acquisition d'une identité sexuelle, de se découvrir une nouvelle masculinité, de se réconcilier avec leur féminité et d’accéder à un androgynat psychique.
Par contre, si l'enfant puis le jeune adulte n'ont pas cette possibilité – de s'identifier à un groupe ou à un autre – ils seraient alors dans l'incapacité de franchir l'étape de la reconnaissance de la différence des sexes, et d'élaborer leur identité sexuée.
Mais l'enfant doit-il pouvoir observer des différences entre les rôles sociaux de son père et de sa mère, ou entre les hommes et les femmes adultes ; doit-il forcément apprendre que, par exemple, les garçons « jouent à des jeux violents » tandis que les petites filles « jouent à la poupée », ou que « c'est papa qui lave la voiture », pour élaborer son identité sexuée ?!
Les travaux de Diane Ehrensaft apportent un début de réponse à ces questions. D. Ehrensaft a en effet observé 40 familles où pères et mères faisaient « exactement la même chose » (Parenting Together, University of Illinois Press, 1987). Elle ne relève pas d’apparence de confusion ou d’anxiété chez les enfants de tels couples. Aucun d’entre eux ne manifeste de problème identitaire. En revanche, ils n'ont pas une claire notion des rôles sexuels habituels, tels que définis par les normes sociales. Cet environnement familial ne les empêche pas, vers trois-quatre ans d’accuser une identité de genre.
L’hypothèse serait donc que l’observation, par l’enfant, des seules différences physiques entre ses deux parents lui suffirait pour élaborer une identité de genre et que la bipartition des rôles sociaux entre le père et la mère, donc entre les hommes et les femmes adultes, serait superflue. Pour autant, il doit être tenu compte dans cette recherche que les enfants en question ont pu s’identifier soit au groupe des filles, soit au groupe des garçons au contact du monde extérieur, et donc plus tardivement. Cette étude ne permet pas d’en déduire que l’absence de mises en scène genrées, au niveau de l’ensemble d’une société, n’aurait pas de conséquence sur la construction des identités sexuées. Elle permet toutefois d’observer que des enfants placés dans un tel environnement familial accèdent à une conscience bien établie de l’égalité des sexes, les garçons ne manifestant pas « ce mépris des filles » qui caractérise le petit mâle « traditionnel ».
En définitive, la ségrégation du genre pourrait être considérée comme une partie intégrante du patriarcat et donc, évidemment, aussi ancienne et répandue que lui.
Elle est encore, et concomitamment, l'expression d'une angoisse profonde et permanente des humains face à l'éventualité du désordre, du chaos, de la libération des pulsions. Bien des mythologies représentent ce chaos originaire, l'avant-humanité, la non-existence, le trou noir où règne l'informe, l'indifférencié et l'incestueux. Dans la mythologie grecque et romaine, c'est de cet espace immense et ténébreux qu'apparaissent les dieux primordiaux (Gaïa, Eros). Gaia, en s'unissant à son fils Ouranos donne naissance aux Titans, aux Cyclopes et à trois êtres monstrueux (Cottos, Briarée, Gyès). Dans la mythologie de l'Inde, l'origine du monde est la plupart du temps un acte d'organisation du chaos en ordre universel. Dans la mythologie chinoise et mongole, le « début » est un grand œuf où se mêlent le ciel est la terre, l'obscurité et, toujours, le chaos. La construction du genre vient offrir un ordre sexuel. Peu importe finalement la nature des marqueurs de la différence. L'essentiel est qu'ils existent, pour que des rôles soient définis et puissent être joués.
Le patriarcat a pu et su profiter de cette aspiration archaïque. Si deux sexes sociaux doivent être normalisés, ils ne peuvent être égaux. Il est légitime et naturel que l'un soit supérieur à l'autre. A l'instar de tous les dispositifs de domination et d'oppression, il nous met en garde contre le danger de « l'utopie égalitaire » ou « égalitariste », comme si, l’égalité signifiait la non-reconnaissance des différences, voire le déni de la différence des sexes et des générations. Des psychanalystes n'hésitent malheureusement pas à ajouter leurs voix à cette propagande, en agitant, telle une prophétie macabre, la perspective d’un monde peuplé de psychotiques... Cette confusion entretenue entre les notions d’égalité et de différence, et que nous évoquions en introduction, vient nous démontrer l'existence, non pas d'une crainte de l’uniformisation, mais d'une résistance à des aspirations égalitaristes.
L'humain est peut-être « condamné » au genre.
Peut-être ne pourra-t-il jamais « l'abolir », parce que cette abolition lui serait psychiquement insupportable.
Peut-être qu'il ne peut espérer plus qu'une déconstruction-reconstruction permanente du genre, en instituant une reconnaissance des diversités, mais sans jamais pouvoir aboutir à l'absence de catégorisations discriminantes au sens sociologique du mot.
Nous avons cependant toujours le choix : soit accepter les normes telles que nous les percevons de notre environnement social, faire en sorte de « coller » aux personnages que nous sommes censés faire vivre, pour répondre aux attentes et aux regards des autres, soit nous risquer à bousculer les frontières, les hiérarchies, interroger et réinventer continuellement nos identités.
Nommer le genre, démasquer ses tenants et aboutissants, dénicher les enjeux politiques et les mécanismes psychiques qui en constituent la matrice, le montrer dans une perspective politique, c'est déjà contribuer à modifier nos réalités, individuelles et collectives.
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