23.8.09

Sexe, genre et domination masculine


Introduction

Le genre ? C'est un concept qui nous amène à reconsidérer notre fémi­nité et notre masculinité, en les analysant comme des rôles, des masques sociaux, des jeux auxquels nous nous livrons, consciem-ment ou pas. Par définition, le genre est une construction sociale qui, si elle s'étaye sur la différence biologique des sexes, ne peut cependant s'y réduire (bien au contraire).
Ce débat suscite immédiatement et à coup sûr de vives réactions. Je citerai ici un seul exemple. Cet ouvrage, à l'origine un dossier universitaire, fut présenté à un groupe d'étudiants en psychologie (groupe d'adultes en formation continue).
Le sujet annoncé était la possible « déconstruction du genre » et l'étude de cette notion dans le champ de la psychanalyse. D'emblée, plusieurs étudiant-es du groupe manifestèrent doutes, scepticisme et agacement. Que pouvait bien signifier cette interrogation à propos de la « différence des sexes », cet horizon, ce roc par définition indépassable ? N'y avait-il pas là, c'est-à-dire du côté des profanateurs de l'ordre symbolique et sexuel établi, quelque chose qui relevait d'un déni pathologique, voire psychotisant, de nos états d'homme ou de femme ?
J'exposais l'exemple d'un couple hétérosexuel. Les deux partenaires étaient des militants convaincus de la nécessité de contester les rôles sexués traditionnellement admis. Ils s'attelaient au quotidien à mettre leurs idées en pratique, en veillant notamment à ne pas reproduire dans leur relation les rôles traditionnels attachés aux catégories du « masculin » et du « féminin ». Une étudiante s'exclama trivialement « mais, lui, c’est bien un homme ?! Je serais curieuse de savoir comment cela se passe dans la chambre à coucher ! ». Cette réaction pourrait faire sourire si elle n'était pas symptomatique d'une furieuse résistance à un concept travaillé pourtant depuis de nombreuses années dans le domaine des sciences sociales.

Les travaux sur le genre, la mise en évidence du caractère relatif et artificiel des notions de masculinité et de féminité sont ressentis comme des attaques de ce qui nous fonde, nous fait exister individuellement et socialement, en tant qu'homme ou en tant que femme. Le trouble ainsi généré nous touche au plus profond de nous-mêmes. Le genre, la mise en scène de la différence des sexes, se traduit par l'établissement de schémas symboliques et de représentations sociales puissantes qui s'avèrent bien difficiles à subvertir. Si les recherches sur le genre bénéficient aujourd'hui d'une certaine assise institutionnelle et universitaire, celle-ci demeure fragile. Les milieux de la recherche n'échappent pas à l'emprise des stéréotypes, des jugements de valeurs et des sensibilités idéologiques. Travailler sur les rôles sexués ou en dresser une analyse critique, c'est forcément être interpellé par le politique. Lorsque l’on questionne les relations hommes – femmes et surtout que l’on tente d'expliquer d'où proviennent les normes sociales qui les régissent, la subjectivité du chercheur se trouve largement engagée. Cela est bien entendu vrai pour toute recherche en sciences sociales, puisque l'observateur fait partie intégrante de la réalité qu'il essaye de comprendre. Mais il semble bien que cette problématique de la subjectivité se pose avec une particulière acuité quand il s'agit de théoriser les processus d'élaboration de l'identité de genre.

Comment parler du genre, ou à fortiori de la domination masculine sans prendre position sur ce que pourraient être, voire sur ce que ne devraient pas être les relations hommes – femmes, tant dans la sphère privée que publique ? Nous comprendrons ainsi que la réflexion sur le genre ne supporte pas la neutralité, cette confortable et hypocrite posture dans laquelle certains peuvent se complaire, faisant comme si leurs pratiques et modèles théoriques ne s'inscrivaient pas dans un système socioculturel tissé par des relations de pouvoir.

Mais soyons plus précis. Prenons la question de l'homosexualité ou des homosexualités. Lorsque des psychanalystes et des psychologues, trop nombreux pour que l'on puisse les citer ici, qualifient l'homosexualité de perversion, ne participent-ils pas, qu'ils le veuillent ou non, à la pathologiser ? N'apportent-ils pas leur contribution à cette psychiatrisation du plaisir pervers dont parle Michel Foucault ? En effet, on ne peut ignorer que le terme de perversion revêt, pour le sens commun, un caractère hautement moral et péjoratif ; qu'il appelle des projections massives comme s'il contenait à lui seul toute l'horreur du monde. Le fait de constater qu'une pratique sexuelle est minoritaire, dans une société et selon une culture donnée, ne justifie en rien le recours à une catégorie nosologique. Nous rejoindrons sur ce point la psychanalyste Joyce McDougall qui préfère utiliser la notion de néosexualité, non pour qualifier les homosexualités mais pour réserver le mot de perversion uniquement à certaines formes de relations sexuelles, imposées par un individu à un autre, non consentant ou non responsable : voyeurisme, viol, pédophilie ou rapports avec des adultes mentalement perturbés (Joyce McDougall, 1996).

Cette réflexion nous conduit à envisager une autre lecture de l'hétérosexualité en tant que norme. A partir du moment où nous savons que la sexualité et la reproduction ne peuvent être confondues, pourquoi serait-il inconcevable, ou inconvenant, de considérer l'hétérosexualité exclusive comme une construction sociale ?

Si l'on évoque par ailleurs la question de l'homoparentalité, nous constatons que le poids des valeurs se fait indéniablement sentir, y compris dans les milieux « psys ». Nombre d'entre eux ne résistent pas à la tentation de s'impliquer dans des joutes oratoires et médiatiques pour nous mettre en garde contre les immenses dangers qu'encourraient les enfants privés de repères identificatoires. En dehors de la sacro-sainte triangulation « père – mère – enfant », point de salut ! Comment pourrait-il en être autrement ? Les hommes et les femmes ne sont-ils pas, comme l’a écrit un jour Françoise Dolto « les deux jambes de l'humanité en marche (...), liés dans un même style de sécurité et de confiance réciproque par l'union conjugale » et qui « enseignent à leur descendance le moyen de survivre en sécurité ». Leur bien mutuel intégrant « de plein droit leurs enfants dans l'ordre et le groupe social » (F. Dolto, « Hommes et femmes »).

Impossible donc, de ne pas clairement distinguer les rôles sexués et de prendre le risque de… mélanger les genres ! Toujours selon Françoise Dolto, la psychanalyse aurait mis en lumière que, « tout comme en biologie », pas un des états émotionnels, des actes et des pensées des femmes n'est identique. S'il existe des « femmes fortes » ou des « hommes faibles », leurs structures sont une structure d'homme ou une structure de femme. Pour F. Dolto, cette dissemblance totale est un fait « irréfutable ». Néanmoins, chaque sexe rechercherait l'autre pour ses pulsions et son mode de création, « également complémentaire ».

Le postulat de la complémentarité se présente comme une considération de bon sens. Au bout du compte, toutes les voies qui permettraient aux individus de passer d'un « monde » à « l'autre » se retrouvent solidement barricadées. Mieux encore, ces propos s’entendent comme un vibrant appel au respect mutuel, puisque c'est seulement dans le couplage hétérosexuel que chacun(e) peut espérer (re)devenir un être complet. Nous serions agréablement condamnés à rechercher notre « moitié »... L'homme féminin, la femme masculine constitueraient des déviances provenant, sans aucun doute, de traumatismes survenus dans l'enfance et/ou au cours de l'adolescence...

Lorsque Serge Ginger, psychologue gestaltiste reconnu, dénonce dans ses conférences « l'idéologie dominante de ces dernières années qui voudrait gommer les différences naturelles, nécessaires et enrichissantes, au profit d'une mythique égalité des sexes, d'une mode « unisexe » non seulement vestimentaire mais aussi psycho-logique, éducative, parentale, sociologique et politique », ne dévoile-t-il pas son propre référentiel idéologique et sa propre échelle de valeurs ?

En ajoutant « il n'est pas sûr qu'il incombe au père de langer le bébé et à la mère de réparer le moteur de la voiture », ne fait-il pas autre chose que de défendre âprement, en bon conservateur, l'ordre sexuel patriarcal et phallocrate qui persiste dans notre société malgré la révolution sexuelle de la fin des années 1960 et du début des années 1970 ?
Les « égarements » de S. Ginger ont cependant un intérêt : ils mettent en relief la confusion, malheureusement très habituelle, entre inégalité et différence. La précision des termes sur ce point est pourtant fondamentale. Le contraire de l'égalité, ce n'est pas la différence, c'est l'inégalité. Le contraire de la différence, ce n'est pas l'égalité, mais la ressemblance ou plutôt la similitude. Déclarer deux éléments inégaux, c'est établir une hiérarchie entre les deux. C'est considérer l'un comme supérieur à l'autre. Reconnaître des différences, c'est accepter l'altérité.

Mais encore faut-il que ces différences soient effectives et prouvées. Le fait de repérer des comportements et/ou des « aptitudes » spécifiques aux hommes et des femmes, en déformant la réalité ; le fait d'interpréter abusivement des observations ou de tenir pour innées des conduites sans prendre en compte l'impact de l'environnement, voilà autant de ruses pour justifier un classement hiérarchique entre les sexes. La lecture stéréotypée du réel est si simple, si rassurante et par conséquent tellement plus séduisante ! Grâce à cette opération de catégorisation abusive – qui consiste à surestimer ou à inventer de toutes pièces des différences – le complexe, le multiple, les nuances, cèdent la place à des limites franches, des divisions nettes, des oppositions binaires. Il devient d'autant plus facile de dévaloriser un groupe par rapport à un autre. Ces étranges étrangers, ces classes laborieuses et dangereuses, ces « minorités » aux mœurs atypiques, doivent être figurés dans l'imaginaire collectif pour que les groupes dominants assurent et maintiennent leur suprématie.

Travailler le concept de genre, y compris dans le champ de la psychanalyse, implique d’abord de procéder à quelques vérifi-cations : voyons si ce que l'on nous présente comme des différences évidentes ne relèveraient pas d'une vision orientée et manipulée du « groupe des femmes » et du « groupe des hommes ».
Lorsque des différences en termes d'attitudes, de compor-tements, de dispositions psychologiques sont effectivement constatées, cherchons à comprendre ce qui peut les expliquer... Sont-elles l'illustration d'une « essence féminine » (et d'une « essence masculine » ?) telle que la définissait Hélène Deutsch dans son ouvrage La psychologie des femmes (1944), à savoir une identité quasi mystique qui résiste à tous les changements sociaux ? Ou sont-elles le produit d'un contexte, d'un environnement, de l'histoire du Sujet, du poids des traditions, d'enjeux démogra-phiques, politiques et économiques, d'une volonté des hommes de dominer les femmes... De tout cela à la fois ?

A partir de ces premiers éléments, nous pouvons proposer au lecteur quatre pistes de réflexion.
En premier lieu, nous nous attacherons à préciser en quoi consistent les deux approches connues sous l'appellation d'essentialisme et de contructionnisme, en définissant plus précisé-ment le concept de genre. En quoi l'essentialisme vise-t-il à justifier les destins sociaux des hommes et des femmes ? Comment le concept de genre a-t-il été élaboré, notamment en anthropologie, en psychologie et en sociologie ?
En second lieu, nous nous interrogerons sur les notions de féminité et de masculinité, sur les représentations de ce que sont et de ce que sont censés être, les « hommes masculins » et les « femmes féminines ». Nous verrons dans cette seconde partie comment cette bicatégorisation s'opère via une ou des cosmogonies faites « d'oppositions », pour former un édifice symbolique confortant la division du monde en deux camps bien distincts.
La croyance essentialiste bénéficie de solides appuis dans les milieux de la recherche scientifique. Depuis des décennies, et encore aujourd'hui, des biologistes, généticiens, neurologues, ne cessent d'échafauder des théories naturalisantes des rôles sexués. Nous retrouverons la tristement célèbre théorie des « deux cerveaux », celle d'une utilisation genrée des hémisphères cérébraux, le détermi-nisme des gènes et des hormones...
L'attribution de capacités cognitives diverses, en fonction du sexe d'appartenance, serait aussi « démontrée ». Les hommes seraient meilleurs en mathématiques, dotés d'un sens de l'orientation plus efficace. Ils adopteraient spontanément des conduites plus agressives en affichant un goût inné pour la compétition. Les femmes (les « vraies » ?) seraient programmées pour être mères et maternantes, plus labiles dès l'enfance, plus empathiques.
Globalement, les conduites féminines et masculines se caractériseraient par des principes d'activité et de passivité. Le couple « actif-passif », bien que couramment admis en psycha-nalyse, mérite pourtant d'être discuté. Associer la passivité au féminin et l'activité au masculin, c'est considérer que la forme génitale va déterminer une attitude du sujet dans son rapport au monde. Parce que pénétrée, et « future mère », la femme serait tournée vers l'intérieur (cf. Annie Anzieu, La femme sans qualité, 1989). Parce que doté d'un sexe « visible » et qui fait saillie, l'homme serait destiné à l'extériorité. Ce qui expliquerait le « primat symbolique du phallus », avec son double corollaire : l'envie du pénis et la méconnaissance du vagin. Le manque serait irrémédiablement du côté de la femme et la théorie phallique serait la thèse de l'inconscient... Ce qu'il est convenu d'appeler le monisme phallique continue de susciter de vifs débats, y compris parmi les psychanalystes. Si hommes et femmes n'échappent ni à leur environnement ni à leur corporéité, le processus selon lequel chaque sexe se représente l'autre ne s'inscrit-il pas dans une trame culturelle largement androcentrique ?
En troisième lieu, notre hypothèse est que le genre se forme par et pour des dispositifs de relations asymétriques. Le masculin s'affirme comme le prototype du genre humain. Le mythe d'une complémentarité de la masculinité et de la féminité ne résiste pas longtemps à l'analyse : la division des rôles et des statuts sociaux s'avère jouer systématiquement en défaveur des femmes et des « minorités sexuelles ».
Il est sans cesse rappelé aux femmes qu'elles forment le deuxième sexe (Simone de Beauvoir, 1949) : règle grammaticale imposant le primat du masculin ; attribution du numéro deux par la Sécurité sociale, etc. Encore bien souvent renvoyées à leur destin maternel, et à la sphère du privé, elles sont largement pénalisées sur le plan des salaires, de l'emploi, de l'autonomie financière, des droits sociaux. Leurs possibilités d'accès aux responsabilités politiques, à tous les niveaux des institutions comme au sein des partis et des organisations, restent fortement limitées. Le sexisme ordinaire et quotidien se traduit par de multiples formes de violence, à la fois physiques et morales, insidieuses ou institutionnalisées, selon les époques et les régions du monde. Les schémas de genre apparais-sent bien indissociables d'un dispositif androcentrique, aux multiples facettes, politiques, économiques, sociales et culturelles.
Quant aux homosexualités, elles bénéficient au mieux d'une tolérance, qui n'est pas synonyme d'acceptation... Des phénomènes massifs de discrimination tendent à les disqualifier, les margi-naliser, et souvent à les criminaliser. Sans aucun doute parce qu’elles sont, aux yeux des hommes et des femmes hétérosexuel(le)s, et par définition, une transgression de la norme, un brouillage insupportable de la ligne de démarcation entre le féminin et le masculin.

En quatrième lieu, et ce sera la dernière partie, il demeure une question récurrente : comment expliquer le processus de construc-tion historique du patriarcat, de ce système androcentrique, qui semble se retrouver dans l'immense majorité des sociétés ? Nous pouvons aisément comprendre, grâce aux apports de la sociologie et de la psychologie sociale, comment des systèmes normatifs peuvent se reproduire, se pérenniser dans le temps, opposer des résistances au changement, par des politiques démographiques, des pratiques éducatives, le poids des habitudes, la facilité du conformisme... Mais la question des origines de la domination masculine est d'emblée plus ardue. Nous ne pouvons faire l'impasse sur les facteurs psychologiques. A partir de la différence anatomique des sexes, en s'étayant sur elle, en la lisant, en l'interprétant, plusieurs types de matrices culturelles peuvent s'élaborer. Pour paraphraser S. Freud, l'ancrage dans notre corporéité n'est pas sans conséquence sur le plan psychique. Il s'agit alors d'explorer les peurs et les angoisses des hommes vis-à-vis du sexe féminin : menace de castration, épouvante de l'impuissance, appréhension de l'abandon et de la trahison, doute sur la paternité, effroi devant ce pouvoir des femmes d'enfanter et de « donner la vie » (d'où le concept de valence différentielle des sexes défendu par F. Héritier). La construction de l'identité masculine se révèlerait ainsi plus difficile pour le sexe masculin. Pour lui, se pose la nécessité d'un détachement du féminin, ce qui l'incite à la fois à la protestation virile (A. Adler) et à la survalorisation du pénis/phallus, à la négation ou dénégation du vagin.
Cependant, il ne nous semble pas que les angoisses de l'homme suffisent, à elles seules, pour expliquer la domination masculine. Par ailleurs, le primat du masculin signifie-t-il que l'ensemble des hommes domine l'ensemble des femmes ? Faut-il désigner un « ennemi principal » comme le fait Christine Delphy (1998 – 2001) en affirmant que la « classe des hommes » est « l'oppresseur » ? Le processus de la domination masculine, aux ramifications complexes, peut-il être résumé à une opposition manichéenne entre deux groupes ? Il nous semble indispensable d'interroger la notion de patriarcat, de nous entendre, à défaut de nous accorder, sur les acceptions qui peuvent en être faites.
La domination masculine peut être appréhendée au sens wébérien du terme, comme une domination système : les positions dominantes y sont monopolisées par des hommes, aux dépens d'hommes dominés, de femmes, des individu-e-s hors normes, gays, lesbiennes, transgenres... Ce qui n'empêche en rien chaque individu, quel que soit son genre, de contribuer à différents degrés, activement, passivement, par conformisme ou par intérêt conscientisé, à reproduire la mise en scène des rôles sexués assignés. En ce sens, le maternalisme, c’est-à-dire la revendication omnipotente de la proximité de la mère biologique à son enfant, a fourni, au fil des siècles, un avantage capital au patriarcat. Les femmes qui voulurent s'arroger le monopole du maternage furent les grandes perdantes de l'Histoire. Si ce « champ de pouvoir » fut investi sans aucun doute parce que le système de domination masculine le leur réservait, il n'en reste pas moins qu'en passant ce contrat léonin avec les hommes, elles abandonnaient à certains d'entre eux le gouvernement de la Cité, et éduquaient leurs filles à reproduire ce schéma. Alors oui, le système patriarcal est un système d'oppression, un système où prime et domine le masculin. Mais le phénomène du maternalisme nous montre à lui seul combien il faut nous défier du culte simpliste de la « victimisation ». A titre d'anecdote, un militant qui se définissait lui-même comme « antisexiste » me confiait un jour : « si un homme veut réellement lutter contre le sexisme, il doit d'abord reconnaître qu'il fait partie des oppresseurs (...) parce qu'homme, tu gagnes de toute façon toujours un meilleur salaire, tu n'es pas harcelé dans la rue et tu bénéficies de tous les privilèges masculins... ». On peut se demander si cultiver un tel sentiment de culpabilité, confondre le fait social et l'adhésion-acceptation idéologique des individus à ce fait, affubler chaque homme sans exception du qualificatif d'oppresseur sans tenir compte de ses actes réels, sert la cause du féminisme.
Pour comprendre l'androcentrisme qui se situe à la racine de cette domination, nous devons sortir du champ des facteurs intrinsèques aux relations hommes-femmes ; ne pas nous limiter aux jeux des représentations subjectives de l'Un vis-à-vis de l'Autre. Il nous faut élargir l'analyse à la globalité des rapports de pouvoir dans les sociétés. Quand l'aliénation et la soumission à l'Autorité sont la règle, chaque groupe social imagine et teste des stratégies pour asseoir sa suprématie sur d'autres. La liberté ne se divise pas, l'émancipation est générale ou n'est pas. La domination masculine peut ainsi être envisagée comme l'une des déclinaisons, majeure, des rapports de violence sociale, d'oppression, d'exploitation économique. L'histoire de la domination masculine s'inscrit de plain-pied dans l'histoire de la question sociale.

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